La salle d'attente

Il y a ce vieux couple qui passe devant moi dans la rue, la femme demande, sans vraiment demander, à l’homme : « Qu’est-ce que tu as fait de ta vie, toi, hein ? Rien ! Mettre un pied devant l’autre et puis c’est tout ! »
Il y a cet homme qui parle à son chien avec ce ton particulier que l’on emploie lorsque l’on s’adresse à un animal ou à un bébé : « Oui ? Alors ? Est-ce que tu as bougé ta petite queue ? »
Il y a cet homme qui regarde par la fenêtre de la salle d'attente et qui sort de sa poche une tablette de chocolat à la menthe pour en manger un ou plusieurs carreaux. Je me demandais jusqu’alors ce qu’il y avait de noir et de coulant au coin de sa bouche et je ne pouvais pas m’empêcher de fixer ses commissures de lèvres. Les traces venaient accentuer la moue de sa bouche qui se faisait de plus en plus tombante, et le faisait ressembler à un personnage de bande dessinée. Cela n’avait pas l’air de le gêner, et il continuait de regarder l’extérieur en mâchant. 
Il y a cette femme, à côté de moi, qui cache son téléphone quand elle lance son application de rencontres « Adopte un mec » alors que j’avais très envie de voir ce qu’elle faisait et avec qui elle parlait, et finalement elle passe à un autre jeu « Candy crush » à ce que je devine. Il n’y’a plus aucun intérêt.
Et, il y a eu cette fille, celle qui bouscule momentanément l’ordre établi des choses, celle qui a envie de parler, et qui se livre de suite très vite comme si on avait déclenché un chronomètre, et qu’il n’y avait plus une minute à perdre. Je ne sais pas son nom, mais je sais certaines choses sur elle : sa tendinite au pied, sa carrière de danseuse de salsa avortée, son désir d’avoir un bébé mais pas vraiment tout le temps, son départ prévu pour la Bourgogne car son ami, avec qui elle est depuis un an, fait un travail en relation avec le milieu viticole, la mort de son père et de ses grands-parents, sa chute en vélo quand elle était bourrée et qu’elle devait rejoindre un ex-petit copain au Cours Julien, son CDD qu’elle n’a pas pu garder dans le milieu du marketing touristique, son voyage d’un mois en Inde prévu pour bientôt et pourquoi pas le Canada, son désir de « se poser », et pourquoi pas donner des cours de danse dans un patelin vers Mâcon quand son corps ira mieux, son héritage, son âge : 32 ans, le repas prévu à midi avec des anciennes collègues de boulot, l’éducation débrouillarde qu’elle veut transmettre à ses enfants, sa propre enfance “gâtée-pourrie” assumée, les villes où elle a habité : Lyon, Paris, Perpignan et d’autres villes qui dessinaient une boucle complète sur la carte de la France. 
« Madame Mogarra ? » C’est mon tour, et là je sais que cette rencontre se termine. Je suis paniquée à l’idée d’avoir toutes ces informations et de me dire qu’elles ne servent peut-être à rien, car nous ne nous verrons plus et que je vais sans doute les oublier. Où part la matière de ces rencontres là ? Dans quelle salle de mon cerveau viennent s’agglutiner les vies des personnes que je croise ? J’aime à penser qu’il y a un endroit calme où elles se croisent elles-aussi, et qu’elles jouent à la belote ensemble.