Ligaments

On a testé la résistance des câbles

effilocher les mailles, déchirer les tissus

jusqu’à faire trembler nos muscles

Jusqu’au dernier fil qui s’efforce

Le plaisir de l'oeil

J’observe des corps figés dans un point
il suffirait d’un bouton qui active, 
qu’il s’insère dans ma rétine, 
que le marbre se mette à bouger, 
les drapés à onduler. 

J’observe des corps figés dans une vitre, 
s’imbriquant entre eux, ils s’écrasent contre elle
s’impriment et la fissurent.
Dans un craquement lent, ils s’éclatent
jusqu’à percer mon oeil. 

J’observe des corps figés dans un trait, 
Dilatée, la paupière troublée s’écarquille, 
elle trace l’attraction portée à cette peau, 
Spectre télescopique, 
l’attention à examiner, presque caresser.

La salle d'attente

Il y a ce vieux couple qui passe devant moi dans la rue, la femme demande, sans vraiment demander, à l’homme : « Qu’est-ce que tu as fait de ta vie, toi, hein ? Rien ! Mettre un pied devant l’autre et puis c’est tout ! »
Il y a cet homme qui parle à son chien avec ce ton particulier que l’on emploie lorsque l’on s’adresse à un animal ou à un bébé : « Oui ? Alors ? Est-ce que tu as bougé ta petite queue ? »
Il y a cet homme qui regarde par la fenêtre de la salle d'attente et qui sort de sa poche une tablette de chocolat à la menthe pour en manger un ou plusieurs carreaux. Je me demandais jusqu’alors ce qu’il y avait de noir et de coulant au coin de sa bouche et je ne pouvais pas m’empêcher de fixer ses commissures de lèvres. Les traces venaient accentuer la moue de sa bouche qui se faisait de plus en plus tombante, et le faisait ressembler à un personnage de bande dessinée. Cela n’avait pas l’air de le gêner, et il continuait de regarder l’extérieur en mâchant. 
Il y a cette femme, à côté de moi, qui cache son téléphone quand elle lance son application de rencontres « Adopte un mec » alors que j’avais très envie de voir ce qu’elle faisait et avec qui elle parlait, et finalement elle passe à un autre jeu « Candy crush » à ce que je devine. Il n’y’a plus aucun intérêt.
Et, il y a eu cette fille, celle qui bouscule momentanément l’ordre établi des choses, celle qui a envie de parler, et qui se livre de suite très vite comme si on avait déclenché un chronomètre, et qu’il n’y avait plus une minute à perdre. Je ne sais pas son nom, mais je sais certaines choses sur elle : sa tendinite au pied, sa carrière de danseuse de salsa avortée, son désir d’avoir un bébé mais pas vraiment tout le temps, son départ prévu pour la Bourgogne car son ami, avec qui elle est depuis un an, fait un travail en relation avec le milieu viticole, la mort de son père et de ses grands-parents, sa chute en vélo quand elle était bourrée et qu’elle devait rejoindre un ex-petit copain au Cours Julien, son CDD qu’elle n’a pas pu garder dans le milieu du marketing touristique, son voyage d’un mois en Inde prévu pour bientôt et pourquoi pas le Canada, son désir de « se poser », et pourquoi pas donner des cours de danse dans un patelin vers Mâcon quand son corps ira mieux, son héritage, son âge : 32 ans, le repas prévu à midi avec des anciennes collègues de boulot, l’éducation débrouillarde qu’elle veut transmettre à ses enfants, sa propre enfance “gâtée-pourrie” assumée, les villes où elle a habité : Lyon, Paris, Perpignan et d’autres villes qui dessinaient une boucle complète sur la carte de la France. 
« Madame Mogarra ? » C’est mon tour, et là je sais que cette rencontre se termine. Je suis paniquée à l’idée d’avoir toutes ces informations et de me dire qu’elles ne servent peut-être à rien, car nous ne nous verrons plus et que je vais sans doute les oublier. Où part la matière de ces rencontres là ? Dans quelle salle de mon cerveau viennent s’agglutiner les vies des personnes que je croise ? J’aime à penser qu’il y a un endroit calme où elles se croisent elles-aussi, et qu’elles jouent à la belote ensemble.

L'attraction des comètes

Dans leur chute elles s’approchent
Vers quelle terre veulent-elles s’éclater ? 
A quelle vitesse écorchent-elles le vide ? 
Vont-elles vers le haut ou vers le bas ? 

Quand elles se détériorent
Quand l'air arrache leurs couches successives
Quand elles se libèrent de leur propre poids
Laissant des indices scintillants flotter sur leur passage 

La course continue
dans un parfum d’azote brulant
La nuit les sépare encore de notre vue
mais la lumière surgit dans un rayon 

Leur peau glacée éclairée
juste avant la collision
dévoile leur corps poreux
Le son devient lourd et la rencontre impossible à regarder.

Les naufragés

Graviter, parler de choses avec gravité et tournoyer vers un centre fantasmé ou une sortie potentielle.

- Attends “être un moule”, c’est un peu comme “être un réceptacle” ?

- C’est en plus d’être un orifice accueillant, c’est être une unité de mesure, une balance, un trou creux, un puit sans fond, ce n’est pas juste recevoir, c’est laisser de la place à l’Autre dans toute sa grandeur.

- Oui, mais rentrer dans le moule c’est remplir le vide, c’est plutôt généreux dans un sens.

- Dans quel sens ?

- Attends on coule vers où là ?

- Ça a l’air de tomber vers le bas, dans la mer.

- Ben alors si ça va dans la mère, ça va dans le sens de la terre, vers le centre de la terre

La véranda

Il fallait la bonne lumière
et c’était à cet endroit qu’elle était la meilleure
pour bien voir et du coup pour bien faire, 
pour nous aider à accomplir cette manie, rituelle.

La véranda devenait terrain de négociations, 
une place de marché, et ta peau, l’objet tant convoité. 
On avait faim de percer ce point, à nos fins, 
plaisir presque animal, de te déparasiter.

Le jeu était fair-play, chacune notre tour, alliées. 
Il fallait tout faire péter, tout faire jaillir. 
Ce qui nous rendait propriétaire de ton corps
faisait grandir en nous un sentiment de chef-guerrier. 
On comptait tes points, notre pétrole à nous. 

Le soleil cognait sur la vitre, il faisait lourd. 
Ta peau à rides ressemblait maintenant à un désert asséché, 
un champ de bataille où des bombes auraient explosées.

Un moment de repos et soudain, 
et je pouvais voir sur ton visage que ta soif n’était pas rassasiée. 
A la manière que tu avais de scruter le mien dans les moindres détails, 
je savais que c’était mon tour. 
On allait négocier le prix de ma peau.

La cage d'escalier

C’est toujours la même miette que je croise quand je monte les escaliers de mon immeuble, entre mon étage et le rez-de-chaussée, à vue de nez cela ressemble à une miette de pain au chocolat : plutôt dorée sur le dessus, au feuilletage écrasé et laissant un halo beurré autour d’elle. Comme si personne n’avait envie ni de la ramasser, ni de la balayer, comme si on se disait tous la même chose quand on la voyait : Peut-être que ça nous désespère de savoir que tout le monde s’en fout mais ça ne nous dérange pas pour émettre une petite résistance au simple fait de devoir faire quelque chose. 
Il n’y a surement pas de petites batailles me direz-vous. 
Et moi ? Moi, je ne suis pas du tout du genre à ouvrir mon paquet rempli de viennoiseries avant d’arriver chez moi, c’est absurde, pourquoi ferais-je ça ? Et puis, je n’aime pas trop ça les viennoiseries, du moins pas toute seule. A moins que ce soit quelqu’un que je connais ? Un ami ? Un parent ? Il faut dire que j’ai un entourage assez gourmand. Je les imagine un par un passer la porte principale et ne pas résister au fait de piquer un croc dans de la viennoiserie chaude avant d’ouvrir la deuxième porte. Ou alors, cela peut-être en partant de chez moi à la hâte : “Oups, vite, une dernière bouchée avant de partir, je suis en retard !” Je dois finalement avouer qu’avec le temps la présence de cette miette ne me dérange plus. Et, peut-être que si elle se trouve encore là, ne suis-je pas la seule ? Peut-être est-elle devenue un point de repère pour mes voisins qui se demandent chacun tour à tour : « Mais qui est l’auteur de cette miette ?“

Éponge

Le lait contaminé
Les prothèses PIP
Les américains que l’on soigne et que l'on rend accro à l’héroïne, 
et des bébés accros à l’héroïne que l’on doit soigner. 
Les antibiotiques
Les neuroleptiques
Le syndrome « malin »  aux neuroleptiques
Les tampons javellisés parce que le blanc c’est propre
La propreté qui m’oxyde de l’intérieur
Le suprématisme blanc
Le vernis permanent
Le vernis semi-permanent
Les shampoings qui rendent mes cheveux gras
Le sucre présent même dans la charcuterie.
Les cartes que l’on me vend ressemblent plus aux balles d’une roulette russe, 
mon corps n’est pas carapace, mon corps est éponge.

Notre capacité absorbante

Je touche cette poussière sur mon ordinateur plus précisément sur la lettre « K » surement très peu utilisée, je la regarde un instant déposée sur mon index, et si elle arrivait à passer les portes de ma peau, et à rentrer en moi ? Irait-elle se coller sous ma peau ? Ou se baladerai-t-elle dans tout mon corps pour se déposer à l’endroit le plus calme ? 
Est-ce que je la recracherai par la bouche ? Ou irait-elle gratter le fond de mon oesophage pour me faire tousser ? 
J’imagine mon corps recouvert d'un tas d’ordures comme posé dans une déchetterie, comme un corps enseveli sous un tas de choses, bloqué par la masse de choses qui se sont accumulées et collées entre elles. Tout s’est mélangé dans un brouhaha informe.

Est-ce que je viendrai à ne faire qu’un avec ? 

La politesse

Nous sommes sur le point de se croiser mais l’espace est trop étroit, 
alors nous empruntons tous les deux un autre chemin pour laisser la place à l’autre.
Au final, le passage est resté vide

Médusé

Sorties de la mer, les éponges s’échouent. 
Elles relâchent le sel accumulé.
Comme s’il y avait dans l’eau quelque chose de menaçant,
Ou comme si leur élément n’était plus hospitalier, 
Il fallait fuir. 
Le monde marin à la vue de tous, 
expulsé de son placenta.

Sento* bains publics japonais

L’eau de la fontaine, jaillissante, essaye de toucher le soleil. 
L’angle de vue nous fais croire qu’elle y arrive. 
Elle tente de le lécher et de se fondre en lui. 
Les corbeaux ne tiennent pas en place. 

Le plafonnier oculaire, globe solaire, me fascine. 
Il est comme un coeur central de cette chambre. 
On tend vers lui et on se tord pour essayer de le toucher.

Branches désarticulées, bras entre, lassés.
Le son d’un battement d’aile vient ponctuer le croassement, 
et caresser une plume qui résiste, accrochée au sol.

Si tu me cherches, je serais à côté de l’arbre qui se tord,
comme les serviettes que l’on essore dans le sento.*